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« Bye Bye Blondie » : quand on n’a que l’amour à s’offrir en partage

16 mars 2012

Hier soir, dans le cadre du "Jeudi, c'est gay-friendly" organisé par Yagg, j'ai découvert, comme les spectateurs de la salle 1 pleine à craquer du Gaumont Opera Premier, le troisième film de Virginie Despentes : Bye Bye Blondie. Avant de m'étendre sur ce projet attendu par la communauté et les fans de cette figure littéraire punk-trash qu'est Despentes, je me dois de préciser que je n'ai pas lu le roman éponyme duquel est adapté le film.

Ceci étant posé, la première chose que j'aurais envie d'écrire est : Bye Bye Blondie n'est pas un film lesbien. Quoi? Mais, elle a fumé la neige YCCallmeJulie? Le pitch c'est quand même ça : "Gloria (Béatrice Dalle) et Frances (Emmanuelle Béart) se sont rencontrées dans les années 80. Elles se sont aimées comme on s'aime à seize ans : drogue, sexe et rock&roll. Puis la vie les a séparées, et elles ont pris des chemins très différents. Vingt ans après, Frances revient chercher Gloria..."

J'argumente donc : Bye Bye Blondie raconte une histoire d'amour, avant tout. Et Despentes, qui nous fait plaisir - précisant hier soir que la visibilité des personnages gays et lesbiens au cinéma se réduit au profit d'une production familiale, a pris la décision de faire d'un des protagonistes de son roman une femme.  Mais le film n'est pas pensé comme un film lesbien, comme une de ces productions qui veut absolument parler des LGBT, chose qui n'est pas un mal en soi. Mais Dieu que cela fait du bien de voir un film où il se trouve que l'intrigue pourrait aussi bien marcher avec un couple hétéro qu'avec un couple homo. Pour ma part, c'est libératoire : c'est juste comme ça et il n'y a pas besoin de justifier.

Autre réflexion que j'ai envie de vous soumettre à propos de Bye Bye Blondie : une grande réalisation avec une mauvaise histoire ne fait pas un bon film et, à contrario, une bonne histoire avec une réalisation moyenne ne fait pas un mauvais film ; et c'est cette dernière proposition que je retiens. L'intrigue est puissante en ce qu'elle réussit le tour de force de nous faire croire à une rencontre improbable  - entre ce qu'on qualifierait dans les années UMP d'une ratée et d'une bourge décomplexée - qui tient sur un seul argument : l'esprit punk. Mais c'est quoi l'esprit punk ? De ce que nous montre Despentes, c'est d'abord la rage adolescente d'une Gloria hystérique, boostée au Berurier Noir, qui fait un séjour en HP parce qu'elle n'a pas la capacité de la mettre en veilleuse comme Frances, elle, issue de la bourgeoisie et qui s'oppose au carcan familial par l'expression de son homosexualité. Si rencontre il y a, c'est parce que Frances tombe sous le charme du "no limit" de Gloria qu'elle séduit par une attitude de petite butchette sûre d'elle assez savoureuse. Ce qui unit les deux adolescentes, c'est la liberté, l'absence de responsabilités sociales que représente l'esprit punk (au regard de ce nous impose la société moralisante d'aujourd'hui, on a tous envie de traîner sur un terrain vague, à boire de la Kro en écoutant "Beaucoup de libertés" de la Souris Déglinguée) . Si la réalisation n'est pas sidérante, Despentes rend un hommage nostalgique à la période punk dans un montage à l'image salie et granuleuse qui résume le bonheur adolescent des deux héroïnes et se perd en gros plans sur des visages pépères que viennent rehausser des coupes de cheveux qui appellent, aujourd'hui, le sourire.

Si je parle d'une réalisation moyenne, c'est surtout du au premier quart d'heure du film qui, il faut bien le dire, m'a fait pousser un : "oh merde, c'est quoi ce téléfilm?" Béatrice Dalle balance des affaires dans la cour d'un immeuble, signe de la rupture avec son mec, avant de rejoindre un squat bar/atelier d'artiste. Là, via notamment le personnage de la serveuse, Despentes introduit le personnage de Frances (et de son mari) qui trône sur la couverture d'un magazine. On a à peine le temps d'apprendre que Gloria connaît Frances et hop, cette dernière se pointe sur le palier. Bref, ces retrouvailles sont téléphonées et torchées. S'ensuit rapidement un premier flash-back (le film alterne constamment entre le temps présent et le temps passé du comment et ce qu'ont vécu les deux adolescentes) qui nous montre Gloria faire une crise d'hystérie sous les regards ahuris de ses parents. Une autre angoisse me monte : "zut, j'aime pas ce déballage de pathos". Mon a priori se renforce quand je subis à l'image une Béatrice Dalle et une Emmanuelle Béart, jouant - toujours dans ce premier quart d'heure - assez mal les affres de la passion.

Puis, plus on avance et plus le film se met à respirer. Via d'abord la présence de Pascal Gregory, mari de convenance et romancier gay, qui entretient néanmoins un véritable amour/amitié avec Frances. Sa préciosité (en opposition à la férocité de Gloria) apporte quelques saynètes rafraichissantes, notamment celle de son rituel japonais d'auteur bloqué. La fraicheur vient également des flash-backs et de l'excellent jeu, pour le coup, de la jeune Gloria (Stéphanie Sokolinski) et de la jeune Frances (Clara Ponsot).

Enfin, je voudrais saluer le choix de Despentes : même si je ne suis pas renversée par le jeu de Dalle et de Béart, je trouve que symboliquement le casting est réussi. Les deux actrices sont deux beautés, deux révélations des années 80 : l'une avec 37,2° le matin (1985) et l'autre avec Jean De Florette (1986). Despentes est connue pour son goût de la phrase choc. La violence dans Bye Bye Blondie n'est pas verbale mais visuelle : oui, c'est le choc que de voir ces deux visages en gros plans, qui sont marqués, ont perdu leur beauté d'antan. Et ce n'est pas un hasard si, au cours d'une scène de rupture dans une boîte lesbienne, Despentes glisse une reprise par Sasha Andres et Lydia Lunch du titre de Léo Férré : "Avec le temps". Oui tout fout le camp, y compris le physique. Alors que reste-t-il ? l'amour. Despentes nous sert un happy-end revendiqué auquel on croit, malgré les gueules vieillissantes, malgré les différences sociales, malgré les conventions. Et le titre qui me vient à l'esprit pour décrire cet amour ne peut être que celui chanté par Brel :

Quand on n'a que l'amour
A s'offrir en partage
Au jour du grand voyage
Qu'est notre grand amour
Quand on n'a que l'amour
Mon amour toi et moi
Pour qu'éclatent de joie
Chaque heure et chaque jour
Quand on n'a que l'amour
Pour vivre nos promesses
Sans nulle autre richesse
Que d'y croire toujours

P.S. : je ne vous colle pas la bande-annonce du film en fin de post, parce que franchement, je ne trouve pas qu'elle donne envie de voir le film et c'est bien dommage.

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13 Commentaires sur “« Bye Bye Blondie » : quand on n’a que l’amour à s’offrir en partage”

  1. Je suis assez d’accord sur les retrouvailles téléphonées (pourquoi à ce moment-là? ça manque d’explications) et sur le fait que ce n’est pas un film lesbien, ce que je trouve aussi libérateur d’une certaine façon.
    En revanche pas du tout d’accord sur Dalle et Béart, je me suis au contraire dit très vite dans le film que ça faisait du bien de voir des actrices qui savent jouer. Il y a des gestes, des regards qui montrent une vraie tendresse et la passion juste derrière (oui, on peut être tende et passionné en même temps), des toutes petites choses qui manquent parfois (souvent?) dans les films qui tournent autour d’une histoire lesbienne.
    Et Soko et Clara Ponsot sont excellentes aussi ;)

  2. Je suis un peu mitigée sur ce film. Je l’étais à la sortie, je le suis encore.
    D’abord, c’est allé bien vite. Le « coucou, ça fait vingt ans qu’on s’est pas vues, tu viens dans ma chambre ? », non, mais même avec l’esprit punk, ça me fait beaucoup.
    J’ai beaucoup apprécié les scènes de flashback, j’ai trouvé que ça reprenait bien ce que je connaissais / ce qu’on m’avait appris de la période punk. Soko et Clara Ponsot, sont merveilleuses.
    Dalle et Béart, j’accrochais moins. Béart d’accord. Dalle beaucoup moins. Je n’arrive pas à expliquer pourquoi, peut-être que c’est le personnage qui…
    Pour le reste des acteurs, c’était bien. C’est globalement un beau casting. L’effet téléfilm du début m’a aussi fait un peu peur.

    J’ai lu un roman de Virginie Despentes avant de voir le film. D’une part parce que ça fait des mois qu’on me l’a offert et qu’on me demande mon avis, d’autre part parce que c’était une occasion de découvrir son style. Je me suis sentie presque continuellement agressée à la lecture. J’aimais la forme, le rythme, mais le fond m’a fait serrer les mâchoires. Durant le film, même sentiment d’agression, bien que plus diffus. Je n’étais pas toujours bien à l’aise. Je me souviens avoir rit, parfois simplement parce que j’avais besoin de reprendre un peu d’air.

    Pourtant oui, ça fait du bien de voir un film où le couple fonctionne, homme ou femme, ça fonctionne. Pas juste pour monter aux créneaux sur nos droits, en nous montrant simplement une histoire qui a du sens. L’histoire est bien, les acteurs sont bons. Le reste c’est du sentiment personnel, un début à mon avis catapulté et… je pense que je n’accroche pas très bien au style de Despentes.

    Mitigée, donc.

  3. J’aime toujours beaucoup tes critiques nuancées et objectives.
    J’avais envie de le voir, je n’étais pas là hier et j’irai quand même le voir.
    Merci pour cette critique.

  4. On m’avait décrit « Baise-moi » comme suit : « han tu vas voir c’est une adaptation d’un roman sulfureux qui a fait scandaleuh tu vas kiffer ! »

    Et comme je me suis retrouvée devant un mauvais porno, restée bouche-bée devant la médiocrité de la mise en scène et de l’audace de mes potes qui m’ont vanté un road-movie lesbien, je me suis dit : plus jamais ça.

    Cela fait un bail que je ne suis pas allée au cinéma, et là je me tâte vraiment…

  5. @caro @alexiane-h Allez-y! Il y a des défauts, bien sûr, mais c’est un film qui secoue et ça c’est bon :)

  6. Bonjour.
    Personnellement je suis assez mitigée. Le personnage de Virigine Despentes m’inspire de la sympathie et j’avais envie de voir ce film. Mais je trouve le scénario très téléphoné, pas très crédible, et certains effets de mise en scène m’ont paru grossiers.
    Les personnages frôlent la caricature aussi, selon moi (ah la fameuse recherche de « domination » des lesbiennes).
    Je pense toutefois que c’est le style de Despentes, qui, dans ses bouquins aussi, y va à gros traits.

    J’ai trouvé le jeu des deux jeunes actrices – en particulier de Gloria – très juste. En revanche, pour Bétarice Dalle et Emmanuelle Béart, je suis restée sur ma faim. Peut-être parce que ce sont deux actrices qui ont tellement marqué les imaginaires hétéros que je n’arrive pas à y croire. Peut-être aussi parce que la continuité entre les personnages adolescents et adultes est assez improbable…

  7. Je suis en phase avec toi. J’ai eu très peur au début du film d’assister à un mauvais téléfilm assez surjoué et mal écrit, avec avalanche de clichés sur la « star de la télé et des dialogues assez affligeants du genre « elle est trop belle clara machin et puis elle est intelligente en plus, franchement son émission c’est trop de la balle ». Et puis les retrouvailles à ce moment là…

    J’ai beaucoup plus été séduit par les flashbacks et l’interprétation des deux jeunes actrices Soko et Clara Ponsot, très naturelles, que par celles de Dalle et Béart, et ai moins cru à leur histoire.

  8. Je pense que ce film interpelle et que le jeu des 4 actrices et du seul acteur est assez juste.

    Je trouve que les flash-backs (cette histoire d’amour naissante et violente entre deux adolescentes, l’une qui crie « no futur » et l’autre qui, sous le poids de l’éducation et de la société, se range et préfère continuer la voie toute tracée par sa parenté) en parallèle avec la réalité et le temps qui passe (chacune ayant poursuivi sa vie du mieux possible avec ce que la vie leur a donné justement) est assez convainquant. Dans l’esprit je parle de « la vie passe mais l’amour reste quelques soient les blessures de la vie ».

    J’ai plus eu l’impression de voir un film caméra à l’épaule qu’une production classique ce qui justement avec des retours sur de vieilles images aux grains salis comme dit plus haut, donne un souvenir nostalgique sur cette époque punk que j’ai quelque peu vécu.

    En revanche, les pseudos scènes intimes entre Béatrice Dalle et Emmanuelle Béart sont un peu irréelles et on n’y croit pas du tout contrairement à celles des deux jeunes actrices qui laissent leur sexualité naissante exploser.

    A voir quand même.

  9. Merci pour cette critique !
    J’essaierai de le voir également :)

  10. Bonjour,
    J’ai lu le livre plusieurs fois et j’ai adorer. J’avais peur justement que le couple d’origine hétéro remplacé à l’écran par un couple lesbien change complètement le sens de cette histoire et pas du tout.
    Les images vieillies à certains moments du film sont celles que je trouve justement les plus esthétiques.
    Béatrice Dalle magnifique malgré son âge et ses rondeurs, Soko (Gloria jeune) joue extrèment juste.
    Pour moi, un très bon Despentes. L’esprit de « Baise-moi » avec plus de finesse et de maturité. Excellente musique.
    A voir.

  11. Bye-Bye punks and dykes…

    Je ne reviens pas sur ce qui a déjà été relevé par tout le monde : le début invraisemblable qui gache un peu.

    Je trouve que Béatrice Dalle ne joue pas. Pas au sens où l’on peut dire que certaines actrices sont tellement excellentes qu’on ne les « voit » pas jouer et qu’elles finissent par incarner totalement, réellement, une personalité plus qu’un personnage. Non, là on a l’impression, à tort ou à raison, que Béatrice Dalle n’avait pas envie de se fouler et que finalement le personnage imaginé par Despentes est abandonné derrière « Dalle faisant du Dalle ».

    Emmanuelle Béart, qu’on imagine pourtant bien plus « lisse », sert finalement mieux le personnage et l’intrigue.

    Mais ce sont Soko et Clara Ponsot qui, selon moi, sauvent le film. Sans doute aussi parce qu’il y a quelque chose de plus réaliste dans cette partie de l’histoire. Ou peut-être, en apparence, plus terre-à-terre. En tout cas, moins artificiel… Plus punk, quoi !

    Ah oui, il y a aussi autre chose qui m’a malgré tout fait apprécier le film : la bande originale. LSD et les Bérus font figures de denrées patrimoniales, mais le morceau le plus couillu de Parabellum… il fallait oser ! Surtout dans une « comédie romantique lesbienne ».

    Seulement voilà… J’en ressors malgré tout avec sur les deux fronts, qui me tiennent tout autant à coeur l’un que l’autre — punk et queer — l’impression d’une juxtaposition de clichés simplistes. Le sentiment que Despentes a fait dans « l’épate bourgeois » facile. Son ex, Manoeuvre, aurait peut-être fait mieux sur l’aspect flashback rock’n roll.

    Et que reste-t-il au final ? Si vous en ressortez avec ce constat simple mais positif que l’amour et le désir n’ont rien à voir avec les catégories sexologiques hermétiques du XIXe siècle, et qu’il ne faut pas confondre un socle de solidarité et de lutte politique avec une identité, une nature ou une essence (lesbienne en l’occurrence)… Alors tant mieux, c’est déjà ça.

    Mais franchement, moi ça me sidère qu’on puisse s’en émerveiller. Kraft Ebing sors de ces cerveaux !!!

    Bref, au final, on dira que c’est mieux que rien, donc positif qu’un tel film existe. Mais…

  12. je vous trouve dures en critiques !
    ce film déménage et j’ai adoré être déménagée! c’est un film qui réveille, qui interpelle et qui questionne.
    Combien de films ont cette capacité-là?

  13. « Avertissement : des scènes, des propos ou des images peuvent heurter la sensibilité des spectateurs »

    Le message ci-dessus sert de préambule à la présentation du film sur AlloCiné.

    J’ai beau me frotter les yeux, ça ne s’efface pas : ce n’est pas une Allocination, c’est pour de vrai !

    Bluehole tu as raison, je crois que j’ai été dure. Dans un monde où n’importe quel film hétéro (c’est à dire littéralement « n’importe quel film ») nous bombarde inlassablement des mêmes matelas, des mêmes fantasmes standardisés, des mêmes paires de fesses calibrées et des mêmes souverains coups de reins mâles… Bye Bye Blondie est manifestement révolutionnaire.

    A trop vivre dans un univers radical, on finit par mal affuter sa critique, voire par se tromper de cible. Non que j’aie pris Virginie Despentes pour une cible, mais à l’évidence je suis passée à côté de l’aspect malgré tout subversif de son film.

    Qu’on fasse s’embrasser deux filles, deux femmes, a fortiori deux icônes propriétés privées de la pastorale érotique masculine, et on a droit à un « avertissement ».

    Qu’est-ce sinon de la lesbophobie caractérisée ?

    Manifestement, même en comédie romantique, Bye Bye Blondie est blasphématoire. Une comédie romantique est blasphématoire dès lors qu’on remplace Hugh Grant par Emmanuelle Béart.

    Comme plusieurs d’entre vous l’ont remarqué, Virgine Despentes ne fait pas dans le manifeste LGBT langue de bois mais elle a le mérite à travers son parcours personnel et artistique de déconstruire (à la dynamite, avec un joli petit noeud rose autour) les truismes identitaires ambiants. Enfin, je trouve.

    Et ça, je l’ai sans doute balayé un peu vite dans ma critique. Manifestement, je me suis crue un instant à la Queeruption… L’aterrissage est dur.

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